Point de vue

Travailleur malien dans l’espace UEMOA : Que deviennent ses droits sociaux ?

Un travailleur peut changer de pays sans changer de métier. Il peut commencer sa carrière au Mali, partir travailler en Côte d’Ivoire, poursuivre quelques années au Burkina Faso, puis revenir au pays. À chaque étape, il travaille, cotise et construit une carrière. Mais lorsque les frontières changent, une question demeure : que deviennent les droits sociaux constitués au cours de ce parcours professionnel ?

La question n’est pas théorique. Elle vient d’être remise au premier plan au Mali.

Le 28 septembre 2026, une délégation de l’Union économique et monétaire ouest-africaine a rencontré l’Institut national de prévoyance sociale du Mali dans le cadre d’une mission consacrée à l’état des lieux de la portabilité des droits sociaux des travailleurs migrants au Mali.

Les échanges ont notamment porté sur les textes applicables, les pratiques de protection sociale, les réformes en cours et les difficultés rencontrées dans leur mise en œuvre. Le même jour, la délégation a également rencontré la Caisse nationale d’assurance maladie.

Pourquoi cette question est-elle si importante ?

Parce que la mobilité professionnelle est devenue une réalité de l’espace communautaire.

Un travailleur peut exercer successivement son activité dans plusieurs États membres de l’UEMOA. Mais le fait de pouvoir franchir une frontière pour travailler ne règle pas, à lui seul, la question de la protection sociale.

Encore faut-il savoir comment sont traitées les périodes d’activité et les droits constitués dans les différents pays.

Le droit communautaire a déjà posé un principe important.

Le Traité de l’UEMOA prévoit la mise en place de règles permettant d’assurer aux travailleurs migrants et à leurs ayants droit la continuité de la jouissance de prestations susceptibles de leur être accordées au titre de périodes d’emploi successives dans les différents États membres.

La mobilité professionnelle n’est donc pas pensée juridiquement comme une rupture totale avec les droits sociaux acquis au cours de la carrière.

Mais entre le principe et sa mise en œuvre, il existe une question essentielle : comment cette continuité doit-elle fonctionner concrètement ?

C’est précisément ce qui rend la mission actuellement menée au Mali intéressante.

Il ne s’agit pas simplement d’annoncer que les droits sociaux doivent être portables.

Il faut savoir comment les périodes de travail sont reconnues, comment les informations circulent entre les organismes concernés, comment les cotisations sont prises en compte et comment le travailleur peut effectivement faire valoir ses droits lorsqu’il a exercé dans plusieurs États.

Prenons le cas d’un Malien qui travaille plusieurs années dans un autre pays de l’UEMOA avant de revenir au Mali.

Il a cotisé dans le pays où il exerçait son activité.

Il a ensuite cotisé au Mali.

Au moment où il souhaite bénéficier d’une prestation sociale, une question apparaît immédiatement :

Son parcours professionnel doit-il être considéré pays par pays ou peut-il être pris en compte dans le cadre des mécanismes communautaires de coordination ?

La réponse ne peut pas être donnée simplement par le fait qu’il est malien.

Elle dépend des règles applicables, des régimes de protection sociale concernés et des mécanismes de coordination existants entre les États.

C’est pourquoi il serait également dangereux de laisser croire que le simple retour au Mali entraîne automatiquement le transfert de tous les droits constitués à l’étranger.

La portabilité n’est pas une disparition des frontières juridiques. Elle suppose au contraire une coordination entre les systèmes. Et cette coordination nécessite des institutions capables de reconnaître les parcours professionnels, d’échanger les informations utiles et d’appliquer les règles qui permettent la continuité des droits.

La démarche engagée actuellement par l’UEMOA auprès des institutions maliennes prend précisément son sens à ce niveau.

La mission cherche à recueillir des informations sur les textes, les pratiques et les difficultés rencontrées afin de mieux apprécier l’état de la portabilité des droits des travailleurs migrants au Mali.

Cette démarche rappelle une réalité souvent oubliée : la protection sociale ne devrait pas être pensée uniquement à l’intérieur des frontières nationales lorsque le travail, lui, les traverse.

Un salarié qui change de pays ne change pas nécessairement de parcours professionnel. Il peut simplement poursuivre sa carrière ailleurs.

Dès lors, les années de travail effectuées dans différents États posent une question légitime de continuité des droits.

Cette question concerne les travailleurs eux-mêmes, mais également leurs ayants droit.

Elle concerne celui qui prépare sa retraite, celui qui doit bénéficier d’une prestation sociale et, plus largement, tous ceux dont la carrière professionnelle s’est construite sur plusieurs territoires.

L’enjeu est donc considérable.

Il ne s’agit pas de créer un privilège pour les travailleurs migrants. Il s’agit de savoir comment les systèmes de protection sociale peuvent accompagner une réalité professionnelle qui dépasse les frontières nationales.

L’UEMOA a d’ailleurs inscrit depuis plusieurs années la portabilité des droits des travailleurs migrants à la sécurité sociale parmi les problématiques examinées par son Conseil du travail et du dialogue social.

Le sujet n’est donc pas nouveau.

Mais son actualité au Mali montre que la question demeure suffisamment importante pour faire l’objet d’un nouvel état des lieux institutionnel.

Et c’est probablement là que se trouve la véritable question juridique.

À quoi sert la liberté de travailler au-delà des frontières si les droits sociaux construits pendant cette mobilité peinent à suivre le travailleur ?

La réponse ne se trouve ni dans une promesse générale, ni dans une simple déclaration de principe. Elle se trouve dans la capacité des États et des organismes de protection sociale à rendre effectifs les mécanismes de coordination prévus au niveau communautaire.

Pour le travailleur malien, l’enjeu est très concret. Il ne demande pas que les frontières disparaissent. Il demande simplement que son parcours professionnel ne soit pas juridiquement fragmenté au point de rendre ses droits difficiles à reconnaître.

La mobilité professionnelle appartient désormais à la réalité économique de notre espace régional. La protection sociale doit, elle aussi, apprendre à penser au-delà des frontières.

Abdel Nasser MAIGA,

Consultant Juridique – Fondateur MK CONSULT GROUP


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