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Journalisme d’investigation : Quatre jours pour passer des pistes aux preuves

Durant quatre jours, une dizaine de journalistes ont renforcé leurs méthodes d’enquête sur les questions de gouvernance, de transparence et de gestion des ressources publiques. La formation, organisée du 12 au 15 octobre 2026 à Bamako par la Maison de la Presse avec l’appui du Programme des Nations Unies pour le développement, a privilégié les exercices pratiques et l’accompagnement des projets des participants.

Comment distinguer une opération commerciale régulière d’une situation susceptible de compromettre l’indépendance d’un journaliste ? Comment vérifier l’exécution d’un marché public ou l’authenticité d’un document administratif ? Ces questions ont servi de points de départ à la session organisée à l’hôtel Maeva Palace.

Les travaux ont été conduits par Mamadou Talata Maïga, Alexis Kalambri et Massiré Diop. L’objectif était de permettre aux participants de mieux structurer leurs démarches, de rechercher les pièces utiles et de ne publier que ce que les éléments recueillis permettent d’établir.

Reconnaître les risques déontologiques

Une première séquence, animée par Alexis Kalambri, a porté sur l’éthique et la déontologie. À partir de situations concrètes, les participants ont été invités à se prononcer sur les relations entre les journalistes et leurs sources, la publicité, les cadeaux, les invitations et les conflits d’intérêts.

L’achat d’un espace publicitaire par une entreprise ne constitue pas, en lui-même, un acte de corruption. La situation devient cependant problématique lorsqu’une contrepartie influence le traitement de l’information ou empêche la publication d’un fait vérifié.

Les échanges ont également montré l’importance, pour les rédactions, de disposer de règles internes sur les cadeaux, les invitations et les relations avec les annonceurs. L’indépendance éditoriale repose autant sur les principes personnels du journaliste que sur l’organisation de son média.

Remonter de l’affirmation à la preuve

Le travail d’enquête a ensuite été abordé sous l’angle de la recherche documentaire. Une anomalie, une dénonciation ou un soupçon peut constituer un point de départ, mais ne suffit pas à établir une faute.

Les participants ont appris à cartographier les acteurs, à identifier les personnes qui décident, exécutent, contrôlent ou bénéficient d’une opération publique, puis à déterminer les documents nécessaires à chaque étape.

Dans le cas d’un marché public, la vérification peut porter sur le plan de passation, l’avis d’appel d’offres, la décision d’attribution, le contrat, les ordres de service, les procès-verbaux de réception et les traces de paiement. La confrontation de ces pièces permet de repérer des dates incompatibles, des montants inexpliqués, des prestations incomplètes ou des documents manquants.

Les demandes adressées aux administrations doivent être précises, écrites et conservées. Lorsque certaines pièces ne sont pas accessibles, le journaliste peut consulter les rapports du Vérificateur général, les publications de la Direction générale des marchés publics, les décisions de l’Autorité de régulation des marchés publics, les lois de finances, les données de l’Institut national de la statistique ainsi que les rapports des organisations internationales.

Vérifier les documents et les informations en ligne

Massiré Diop a consacré une partie de la formation à la vérification des documents, à l’exploitation des données publiques et à la recherche en sources ouvertes, couramment appelée OSINT.

Trois questions ont guidé les exercices : d’où vient le document, son contenu est-il cohérent et d’autres sources indépendantes permettent-elles de le confirmer ? Les participants ont également été initiés à des recherches ciblées sur Internet, à la consultation d’anciennes versions de pages web et à la vérification d’images ou de vidéos.

La prudence reste indispensable. Une image ancienne accompagnée d’une nouvelle légende ne permet pas nécessairement de conclure que toute la vidéo est fausse. De même, l’absence d’un document sur Internet ne prouve pas que celui-ci n’existe pas. Elle indique qu’il faut poursuivre les recherches ou le demander à l’administration concernée.

Avant de retenir une conclusion, deux interrogations doivent accompagner le journaliste : comment le sait-il et que lui manque-t-il encore ? Cette discipline permet de distinguer les faits établis, les déclarations recueillies et les hypothèses qui restent à vérifier.

Transformer les preuves en récit

Une autre séquence a porté sur la rédaction et la présentation des enquêtes. À partir de scénarios pédagogiques entièrement fictifs concernant notamment l’exécution d’un marché scolaire et l’analyse du coût global d’un achat public, les journalistes ont travaillé sur le titre, le chapeau et l’organisation du corps de l’article.

Le titre doit rester au niveau de la preuve disponible. Un écart financier ou une prestation incomplète ouvre une piste de vérification, mais ne suffit pas à conclure à un détournement ou à une corruption.

Le chapeau peut présenter le fait principal, l’écart constaté et la première explication de la structure concernée. Dans le corps du texte, chaque affirmation importante doit pouvoir être reliée à un document, à un constat de terrain ou à une source clairement identifiable.

Les participants ont aussi travaillé sur la manière de rendre des données administratives accessibles au public sans les déformer. Le récit peut commencer par une situation vécue sur le terrain, avant de remonter vers les décisions, les documents et les responsabilités.

Le contradictoire avant la publication

La réaction des personnes ou des structures concernées fait partie du travail d’enquête. Le journaliste doit leur présenter les faits précis sur lesquels il sollicite des explications, leur laisser un délai raisonnable et restituer loyalement leurs réponses.

Cette démarche, réalisée avant la publication, relève du principe du contradictoire. Elle ne doit pas être confondue avec le droit de réponse, qui intervient après la diffusion d’un article lorsqu’une personne mise en cause souhaite réagir publiquement.

Les textes juridiques ont également été abordés comme des repères permettant d’anticiper les risques liés à la diffamation, à la protection des sources, à la présomption d’innocence et à la responsabilité éditoriale. Ils ne remplacent ni la vérification des faits ni les précautions rédactionnelles.

Des projets suivis après l’atelier

Les participants ont présenté leurs projets d’enquête et discuté des angles, des sources disponibles, des documents à obtenir ainsi que des difficultés prévisibles. La dernière partie de la formation a principalement été consacrée à ces échanges.

À la clôture, Abdoulaye Coulibaly, porte-parole des participants, a salué le caractère pratique de la session et l’accompagnement proposé.

Aminata Mariko, représentante du PNUD, a encouragé les journalistes à poursuivre leurs projets jusqu’à leur publication.

Mamadou Talata Maïga, représentant de la Maison de la Presse, a pour sa part, insisté sur la complémentarité entre les apports méthodologiques, les exercices et le suivi des productions.

La formation ne s’arrête donc pas à ces quatre journées. Les facilitateurs continueront d’accompagner les bénéficiaires dans la vérification, la structuration et la finalisation de leurs projets.

Les journalistes devront désormais appliquer la méthode retenue à savoir partir d’une piste, rechercher la source première, obtenir les pièces, recouper, vérifier sur le terrain, solliciter les personnes concernées et limiter leurs conclusions à ce que les preuves permettent d’affirmer.

Albadia Dicko


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